La ville d’Uvira s’enlise depuis quelques jours dans une confrontation inédite entre institutions étatiques et mouvements citoyens. Deux communiqués publiés traduisent l’ampleur du fossé qui se creuse : d’un côté, l’autorité municipale appelle à l’unité autour de la Constitution ; de l’autre, la Nouvelle Société Civile Congolaise (NSCC) exige une ville morte pour dénoncer la présence du général Olivier Gasita, commandant adjoint de la 33ᵉ région militaire, accusé d’avoir abandonné des localités stratégiques du Sud-Kivu, dont la ville de Bukavu, aux mains des rebelles du M23 en février dernier.
Dans son communiqué signé le 1er septembre 2025, le maire ad intérim d’Uvira, Kifara Kapenda Kiky, a rappelé la nécessité de préserver la cohésion entre institutions et population.
« Nous lançons un vibrant appel à la collaboration afin d’affronter l’ennemi dans la force et vaincre l’ennemi externe et interne », a-t-il insisté.
Le maire affirme que la cacophonie autour des nominations militaires fragilise l’autorité de l’État et offre un boulevard aux ennemis du pays. Il rappelle que le président de la République, Félix Tshisekedi, demeure le seul garant de la Constitution et de l’intégrité nationale.
À l’opposé, la coordination provinciale de la Nouvelle Société Civile Congolaise (NSCC) a annoncé une journée ville morte à partir du mercredi 3 septembre.
Dans son mot d’ordre, le coordonnateur provincial, Mafikiri Mashimango Martin, reproche au général Gasita d’avoir contribué à l’abandon de la ville de Bukavu aux RDF/M23.
La journée de mercredi a connu une paralysie totale des activités. Transport en commun, boutiques, magasins, stations-service et marchés sont restés fermés jusque tard dans la soirée, plongeant la population dans une situation de plus en plus difficile. Sur l’artère principale, seuls quelques piétons osaient circuler, craignant des tirs de sommation effectués par les éléments Wazalendo positionnés le long de la route nationale.

Cet appel est le signe d’une défiance croissante vis-à-vis des choix opérés par l’État-major et ravive les tensions entre institutions et société civile.
Ce n’est pas la première fois que la population d’Uvira rejette un officier militaire envoyé par Kinshasa. Depuis plusieurs années, la ville d’Uvira jadis cité s’est illustrée par de vives contestations contre des cadres militaires nommés par le pouvoir central. Ces résistances, parfois violentes, traduisent une méfiance profonde entre certains acteurs à la base et l’appareil politico-militaire.
Certains estimant que ce réflexe trouve ses racines dans l’histoire tourmentée de la région, marquée par les guerres de l’AFDL, du RCD,… et plus récemment du M23/RDF. La mémoire de ces conflits continue d’alimenter la suspicion à l’égard des décisions militaires venues de Kinshasa.
La tension actuelle s’inscrit dans un climat politique déjà explosif. Le gouverneur de province, Jean-Jacques Purusi, et son gouvernement sont en divergence ouverte avec les forces d’autodéfense Wazalendo. Les éléments audios qui circulent sur les réseaux sociaux en sont une preuve tangible du manque de confiance entre acteurs.
Cette crise est d’autant plus sensible qu’Uvira, devenue siège provisoire des institutions provinciales, se retrouve paralysée par un mot d’ordre de ville morte.
Pour l’acteur politique d’Uvira, Tommy Tambwe, cette initiative est un véritable faux pas. Selon lui, la contestation d’un ordre venant du ministère de la Défense et de l’État-major général équivaut à « un acte d’opposition insensé ».
Dans une analyse partagée sur les réseaux sociaux, il estime que l’appel à la ville morte est une humiliation pour le chef de l’État et une opportunité offerte aux ennemis de la RDC :
« Vous avez vous-mêmes livré la ville à l’ennemi sans le savoir. Vous humiliez le chef de l’État. Décréter une ville morte pour s’opposer à l’autorité, est une honte au 21e siècle », écrit-il.
Derrière ces positions contradictoires, c’est la population d’Uvira qui se retrouve en première ligne. Entre l’appel des autorités à la cohésion et celui de la société civile à la résistance, les habitants oscillent entre crainte, confusion et résignation.
Ce bras de fer entre institutions, Wazalendo et société civile révèle la profondeur de la crise de confiance qui mine le Sud-Kivu. En contestant à répétition des officiers militaires envoyés par l’État-major général de l’armée et en se divisant autour de la gouvernance provinciale, Uvira risque de s’isoler davantage.
À l’heure où la RDC affronte l’une des plus graves menaces sécuritaires de son histoire récente, le défi pour Uvira reste de transformer sa colère en un dialogue constructif plutôt qu’en un facteur de fragmentation. Plus largement, cette crise illustre un dilemme national : comment rétablir la confiance entre l’État, l’armée et la population dans une région où l’unité demeure le seul rempart face aux menaces extérieures ?