Lorsqu’on lui a demandé de commenter la crise dans l’Est de la RDC, l’ambassadrice rwandaise à Washington, Mathilde Mukantabana, a livré un plaidoyer qui marque un tournant dans la communication de Kigali. Longtemps ancré dans le déni de toute présence militaire sur le sol congolais, le discours officiel rwandais opère une mutation : on passe du déni de toute implication à l’admission d’une collaboration avec l’AFC/M23, désormais présentée sous le sceau de la « transparence » et de la « légitime défense ».
Depuis la résurrection du M23 à l’automne 2021, de nombreuses sources concordantes ont établi que les rebelles ralliés à l’ancien chef de guerre Bosco Ntaganda étaient soutenus par Rwanda Defence Force (RDF). La réponse officielle de Kigali n’en démordait pas : « Ce sont des problèmes strictement internes au Congo », répétait à l’envi le porte-parole du gouvernement, selon le Guardian. Et elle faisait fi des rapports pondus par les groupes d’experts des Nations unies sur l’implication directe de la RDF dans le conflit de l’Est de la RDC.
Aujourd’hui, la ligne officielle est différente. En affirmant hier au Congrès d’ États-Unis que « nous collaborons avec l’AFC/M23 en matière de sécurité », le porte-parole du gouvernement rwandais est passé du déni à l’assomption. Sinon à la tentative de normalisation de cette relation.
C’est un recul au terme duquel le gouvernement rwandais n’a d’autre choix que de se rendre à l’évidence : à défaut de pouvoir nier qu’il y ait des soldats de la RDF sur les différents théâtres d’opération, et sous le feu nourri de rapports des Nations unies, d’images satellites, de vidéos tirées du front montrant des soldats rwandais capturés, et de l’échange continu des matériels de guerre entre l’AFC/M23 et la RDF, la pression diplomatique s’est faite si forte qu’il a fallu changer le fusil d’épaule. D’ embarrassantes images satellites aux attendus comptes-rendus internationaux sur leur soutien en armes et en hommes aux rebelles causant une guerre sans fin, la surpression du côté des Occidentaux (Etats-Unis, France, Belgique) est devenue intenable pour Kigali.
En creusant l’évolution des interventions rwandaises sur les raisons de leur presence en RDC, on peut relever :
L’accusation de menace sécuritaire : Le Rwanda a historiquement comme prétexte de sa présence inquiétant depuis 1994 les FDLR (rebelles hutu issus des anciens génocidaires). Si ce pretexte est toujours valide pour Kigali, il est aujourd’hui épique, associé à celui de la « prevention d’une rebellion transfrontalière génocidaire ».
Alibi de la protection : L’ambassadrice insiste aujourd’hui sur les « raisons » de l’AFC/M23 (meurtres, viols/ discriminations de tutsi congolais).
En assumant le rôle de « protecteur leader » d’une minorité en proie à l’adversité, le Rwanda tente de transformer sa présence en intervention humanitaire maudissant les accusations d’agression territoriale.
Le paradoxe de la gouvernance : Affirmant ne pas chercher à influencer la politique en RDC, le Rwanda justifie pourtant son soutien à un mouvement (l’AFC) dont l’objectif déclaré est de renverser ou de modifier radicalement le pouvoir à Kinshasa.
Le discours rwandais actuel poursuit l’objectif de démonter les conclusions des rapporteurs de l’ONU. Tandis que pour l’ONU nous sommes en présence d’une « agression » et de violations de la souveraineté de la RDC. Mme Mukantabana ne parle que de « mesures défensives adaptées » L’expression « collaboration pour renforcer la confiance par la transparence » est une façon d’habiller la réalité en collaboration de force entre pays de la région des grands lacs. En promettant de mettre fin à sa collaboration selon les « critères CONOPS » (concepts d’opérations) et les Accords de Washington, Kigali se dissimule.
Le plus grand révélateur de changement entre Kigali et Washington sur le sujet de la sécurité est l’expression « limité dans le temps » qui marque le rapprochement entre les discussions de Washington (parallèles à celles de Luanda) et la reconnaissance que le Rwanda n’a pas sa place dans ce conflit qu’il a longtemps nié.
Mais l’équilibre est encore fragile. En insistant sur le fait que l’AFC/M23 est un
groupe « indépendant », Kigali souligne qu’il a peut-être encore une carte dans
son jeu : si le Rwanda quitte officiellement la scène, le M23 peut continuer son affaire tout en jouant les alliés de circonstance de l’intérêt de sécurité rwando-burundais.
On peut dire que la déclaration de Mathilde Mukantabana reflète bien la situation du Rwanda : acculé par des faits qu’il ne peut plus nier, mais refusant de laisser entendre qu’il a perdu la partie. Le changement de narratif de l’absence totale à la « collaboration défensive » est une tentative de légitimer une présence militaire que la communauté internationale ne peut plus ignorer.
Pour Kinshasa comme pour la communauté internationale, la question demeure : Comment tomber de la « coordination sécuritaire » rwando-M23 pour une souveraineté pleinement recouvrée, lorsque Kigali revendique désormais son droit d’ingérence au nom de la survie de son Etat et de la protection des populations transfrontalières ?
Le « rétropédalage » est entamé, mais la destination finale, c’est la paix durable qui dépendra de la vérification indépendante de ces fameux « critères de menace » que seul Kigali semble, pour l’heure, définir.
RTNC.Cd