Amnesty International accuse les forces tanzaniennes d’usage meurtrier “illégal” de la force et de disparitions de dépouille

Un rapport détaillé publié le 19 décembre 2025 document une répression brutale des manifestations post-électorales fin octobre, avec des centaines de victimes présumées.

Dans un rapport accablant publié ce jeudi, Amnesty International accuse les forces de sécurité tanzaniennes d’avoir eu recours à une “force meurtrière illégale” pour réprimer les manifestations post-électorales entre le 29 octobre et le 3 novembre 2025. L’ONG dénonce un “mépris choquant pour le droit à la vie” et révèle que les corps de nombreuses victimes ont été “emportés” par les autorités, privant les familles de deuil.

Le rapport, basé sur 35 entretiens et l’analyse de 26 vidéos et 6 photos, affirme que des “centaines de personnes auraient été tuées ou blessées à travers le pays”. Des professionnels de santé dans les hôpitaux de Dar es Salam, Arusha et Mwanza ont décrit un afflux massif de blessés par balles, y compris des femmes et des enfants, et des morgues débordant de cadavres.

Un témoignage glaçant d’un soignant de Dar es Salam rapporte :

“Depuis que j’ai commencé à travailler il y a plus de 15 ans, je n’avais jamais rien vu de tel – tous ces gens abattus de cette façon, tous ces cadavres entassés et les corbeaux dévorant leur chair.”

Le document révèle surtout que les forces de sécurité sont allées jusqu’à récupérer des corps dans les morgues, les emmenant vers des “lieux inconnus”. Les familles de huit victimes, dont un adolescent de 19 ans, témoignent de recherches vaines dans plusieurs morgues. “Comme le veut notre tradition, n’ayant pas retrouvé son corps, nous avons décidé d’enterrer ses vêtements et sa photo”, a expliqué un proche d’une victime.

Amnesty International documente un usage “injustifié et disproportionné” de la force. Les forces de sécurité ont tiré à balles réelles sur des manifestants et des passants “ne représentant aucune menace imminente”. Des vidéos authentifiées montrent des tirs sur des personnes en fuite.

L’ONG rapporte aussi des tirs directs de gaz lacrymogène sur des foules, ainsi que dans des habitations, dont une avec un bébé d’un mois. Le laboratoire de preuves d’Amnesty a authentifié des images montrant une femme, tenant un bâton, s’effondrant après des coups de feu, avec des impacts visibles sur son dos et sa poitrine.

Un expert médico-légal consulté par l’organisation a identifié sur des images des “blessures par balles à très haute vitesse, du type de celles que tirent des fusils militaires”.

Le rapport décrit également des actes de torture et de mauvais traitements, notamment près d’une école primaire à Dar es Salam, où des hommes ont été frappés et humiliés par des agents en uniforme ou en civil.

Plus grave encore, les forces de sécurité auraient systématiquement entravé l’accès aux soins. Des policiers auraient ordonné à des soignants de leur remettre des patients grièvement blessés, encore en traitement, pour les “interroger”. “Ils ont emmené à la morgue des personnes qui respiraient encore et auraient pu être sauvées”, a déclaré un soignant de Mwanza.

Cette répression s’est déroulée dans un contexte de coupure d’accès à Internet à l’échelle nationale, limitant la circulation de l’information.

Face à l’ampleur des violences, le président tanzanien a annoncé le 14 novembre la création d’une commission d’enquête sur les homicides. Cependant, Amnesty International et des acteurs de la société civile expriment de “vives inquiétudes quant à son indépendance”.

“La création de cette commission est la première étape d’un long processus qui doit permettre d’amener les responsables à rendre des comptes”, a déclaré Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International. “Les autorités doivent désormais veiller à ce que toutes les enquêtes soient indépendantes, approfondies et impartiales. (…) Chaque famille endeuillée a le droit d’avoir des réponses, d’obtenir justice.”

Le rapport conclut en appelant les autorités à cesser immédiatement l’usage excessif de la force, à rendre les corps aux familles et à garantir une enquête crédible. Les autorités tanzaniennes n’ont pas répondu aux demandes de commentaires d’Amnesty International.

 

 

 

 

 

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