Bukavu : Les journalistes en première ligne face au trauma, un café de presse organisé pour briser le tabou

À l’occasion de la Journée Internationale de Prévention du Suicide, l’Association Stop au Suicide RDC forme les professionnels des médias à gérer leur santé mentale et à traiter le sujet avec déontologie.

Les journalistes, souvent témoins ou rapporteurs d’événements traumatisants, sont une population à haut risque d’épuisement psychologique. Un Café de Presse organisé à Bukavu a mis en avant leur vulnérabilité et plaidé pour l’intégration urgente de mécanismes de soutien dans les rédactions congolaises.

À l’occasion de la 23e édition de la Journée Internationale de la Prévention du Suicide, célébrée chaque 10 septembre, l’Association Stop au Suicide RDC, en collaboration avec ses partenaires, a organisé un Café de Presse à l’intention des journalistes de Bukavu. Placé sous le thème « Impact de la santé mentale face au suicide sur le métier du journaliste », cet atelier a servi de cadre pour briser un tabou persistant dans le milieu médiatique.

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La pertinence de ce thème est soutenue par des données internationales. Une étude de la Reuters Institute et de l’Université de Oxford indique que près de 70% des journalistes déclarent avoir été exposés à au moins quatre événements traumatisants dans l’exercice de leurs fonctions. Par ailleurs, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que les troubles mentaux, dont la dépression et l’anxiété, coûtent chaque année à l’économie mondiale 1 000 milliards de dollars US en perte de productivité, un chiffre qui souligne l’impact économique de la négligence de la santé mentale, y compris dans le secteur des médias.

Quatre experts ont animé les débats, offrant une vision à la fois technique et humaine du problème.

Le Psychologue Barthélémy AKUZWE a ouvert les hostilités en abordant le sous-thème : « Stress lié au traumatisme ». Il a expliqué le mécanisme du trouble de stress post-traumatique (TSPT) et du stress compassionnel qui guettent les reporters couvrant des zones de conflit, des catastrophes ou des faits sociaux violents. “Le trauma n’est pas seulement vécu, il est aussi vicariant c’est-à-dire transmis par l’écoute répétée des récits de victimes”, a-t-il précisé, insistant sur l’importance d’une débriefing psychologique régulier pour éviter l’épuisement émotionnel et professionnel (burnout).

Madame Lumière SYNGAY, spécialiste en santé mentale et Présidente Provinciale de l’Association STOP au Suicide/Sud-Kivu, a ensuite exposé les tactiques de prévention. Elle a insisté sur l’écoute active et la détection des “signaux faibles” chez les collègues : isolement, irritabilité, cynisme accru, absentéisme ou consommation excessive de substances. “Poser la question du suicide ne pousse pas au passage à l’acte, au contraire, cela peut sauver”, a-t-elle affirmé, citant les recommandations de l’OMS. Son plaidoyer pour la création d’espaces de parole confidentiels dans les rédactions a trouvé un écho particulier dans l’assistance.

Pour offrir une perspective proactive, Monsieur KAMENGELE OMBA, Journaliste Formateur, a développé le sous-thème « Vivre positivement avec son métier de journaliste ». Il a souligné l’importance cruciale de préserver une frontière saine entre vie professionnelle et vie personnelle. “La course au scoop et la pression de l’immédiateté à l’ère du numérique ne doivent pas nous faire oublier que nous sommes humains. Cultivez des passions hors du travail, déconnectez-vous véritablement et pratiquez l’auto-empathie”, a-t-il conseillé, listant des outils de résilience comme la méditation, l’exercice physique et le maintien d’un réseau social fort.

Enfin, le professeur Adolphe KILOMBA a recentré le débat sur la déontologie. Face à un sujet aussi sensible que le suicide, le traitement de l’information doit être fait avec une responsabilité accrue. Il a rappelé les règles essentielles : éviter le sensationnalisme, ne pas divulguer les méthodes utilisées, ne pas publier de photos ou de lettres d’adieu, et toujours orienter le lecteur vers des lignes d’écoute et des ressources d’aide (comme les numéros de l’Association Stop au Suicide). “Notre rôle est d’informer, pas de créer un “effet de contagion” (ou effet Werther)”, a-t-il martelé.

 

Cette initiative de l’Association Stop au Suicide RDC s’inscrit dans un mouvement global de prise de conscience de la santé mentale des journalistes, à l’image des programmes mis en place par des grands médias internationaux ou par des organisations comme Reporters Sans Frontières (RSF), qui a inauguré un programme de soutien psychologique pour les reporters en zone dangereuse.

En promettant de continuer à accompagner les journalistes et en plaidant pour l’intégration de la santé mentale dans les politiques publiques congolaises, l’association envoie un message fort : informer n’est pas sans conséquence, et protéger ceux qui nous informent est une condition essentielle pour préserver une presse libre, indépendante et en bonne santé.

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