Kenya : la nomination d’un consul général à Goma ravive les tensions diplomatiques avec la RDC

La décision du président kényan William Ruto de nommer Judy Kiaria Nkumiri au poste de consul général à Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu actuellement occupée par la rébellion du M23, a déclenché une vive polémique en République démocratique du Congo (RDC).

Perçu par une large partie de l’opinion comme un acte de légitimation des violences commises par le mouvement rebelle soutenu par le Rwanda, ce décret présidentiel relance les débats sur la position du Kenya dans la crise sécuritaire de l’Est congolais.

Le décret de William Ruto, signé dans le cadre d’une série de nominations diplomatiques, place Judy Kiaria Nkumiri à la tête du consulat général du Kenya à Goma. Cette nomination intervient alors que la ville est sous contrôle du M23/AFC depuis janvier 2025, un mouvement accusé par les Nations Unies et plusieurs ONG d’exactions graves contre les civils, dont des massacres et des violences sexuelles.

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Pour de nombreux Congolais, cette décision équivaut à une reconnaissance implicite de l’occupation rebelle. « Envoyer un consul dans une ville dominée par une rébellion meurtrière revient à donner une forme de légitimité politique au M23 », estiment plusieurs analystes.

Le président congolais Félix Tshisekedi n’a cessé de dénoncer la gestion du processus de Nairobi par son homologue kényan. Dès janvier 2024, il avait boycotté un sommet extraordinaire de l’EAC convoqué par William Ruto, accusant ce dernier d’avoir « pris fait et cause pour le Rwanda ».

En juillet 2024, lors d’un forum organisé par l’Initiative de Sécurité en Afrique et la Brookings Institution, Tshisekedi avait déclaré :

« Le processus de Nairobi, lancé par Uhuru Kenyatta, a été très mal géré par son successeur William Ruto. Il a quasiment enterré ce processus. Le président Ruto a pris fait et cause pour le Rwanda. »

Ces tensions diplomatiques se sont accentuées après le lancement officiel du mouvement AFC/M23 en décembre 2023 et la création du groupe armé Twigwaneho à Nairobi.

L’image de William Ruto auprès des Congolais reste ternie par des propos polémiques remontant à février 2022. Alors vice-président, il avait, lors d’un meeting dans le centre du Kenya, caricaturé la RDC et ses citoyens en ces termes :

« Ces gens sont environ 90 millions, mais ils n’ont pas de vaches pour produire leur lait. Ils ne savent que chanter, danser et porter des pantalons au-dessus du nombril. »

Cette sortie, devenue virale, avait provoqué une vague d’indignation en RDC. La sénatrice Francine Muyumba avait parlé « d’insultes inacceptables », tandis que l’ONG Asadho exigeait la convocation de l’ambassadeur kényan par Kinshasa.

https://x.com/PatrickRugaba/status/1956599241427542059

La nouvelle nomination a suscité un flot de réactions sur les réseaux sociaux.

Dans un tweet, l’analyste Willy Buloso a tenu à contextualiser :

« Le poste de consul général du Kenya à Goma avait été créé et approuvé bien avant la prise de Bunagana par le M23. Judy Kiria est nommée dans le cadre d’un décret présidentiel plus large. Mais la décision finale revient à Kinshasa, qui doit accorder ou non l’agrément. »

https://x.com/BulosoW/status/1956422492605628525?t=TUzUT2cfrbgDEgUBza3KZw&s=08

D’autres voix se montrent plus critiques. Patrick Rugaba, un activiste kenyan, a écrit :

« La décision de Ruto de renforcer les liens dans une région dominée par le M23 n’est ni surprenante ni accidentelle. Elle s’inscrit dans un schéma constant d’opportunisme, d’arrogance et de mépris pour la souffrance du peuple congolais. »

https://x.com/PatrickRugaba/status/1956599241427542059

Une vidéo devenue virale ajoute de l’huile sur le feu : Rigathi Gachagua, ancien vice-président du Kenya, y accuse William Ruto d’avoir conclu des accords commerciaux dans le secteur aurifère avec les rebelles du M23. https://x.com/ChroniclesRW/status/1909725690779287583

D’un point de vue diplomatique, rien n’est encore acté. Comme le rappelle la procédure internationale, la nomination d’un consul n’est effective qu’après l’agrément du pays hôte. En d’autres termes, la RDC garde le pouvoir d’accepter ou de rejeter Judy Kiaria Nkumiri.

Le gouvernement congolais se trouve donc face à un dilemme : refuser l’agrément et assumer une rupture ouverte avec Nairobi, ou l’accepter au risque d’être accusé d’ambiguïté dans la défense de sa souveraineté.

Des relations économiques en jeu

Cette crise apparait alors même que la RDC avait ouvert un marché de plusieurs millions de dollars aux investisseurs kényans, notamment dans le secteur bancaire et le transport aérien. Une dynamique censée renforcer la coopération entre les deux États, aujourd’hui menacée par ces tensions politiques.

La nomination d’un consul général kényan à Goma dépasse la simple formalité administrative : elle cristallise les méfiances, ravive de vieilles blessures et pose de lourdes questions sur la sincérité de l’engagement de Nairobi dans la stabilité régionale. Dans ce bras de fer diplomatique, la balle est désormais dans le camp de Kinshasa.

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